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Parmi les peintures pastel de Gibson, mes pierres de rosette sont celles qui incluent la figure humaine. Elles ne sont qu’une petite minorité, et n’ont donc pas nécessairement besoin d’être appréhendées hors contexte, ni d’être valorisées plus que les autres. Ce que je remarque c’est que “l’identité”’ immédiate de la “personne” qu’on y entrevoit fait affleurer directement à la surface certaines tensions obscures. Prenons, par exemple, l’intérieur de “He’s getting me Red” [Il me fait Rougir] dans laquelle on voit la forme d’une femme penchée à l’avant-plan. Quelque chose là-dedans exige que mon oeil commence et finisse son voyage à l’endroit de la peinture où se trouve la tête de cette jeune femme. Il y a là quelque chose qui traite non seulement de la ‘ressemblance”et de la séduction de ses formes, telle que l’a représentée Gibson, mais aussi de tout l’espace illusoire qu’il a créé, autour d’elle et à travers l’espace immense de la peinture. C’est de l’espace “personnel” de David Gibson qu’il s’agit ici, auquel nous sommes conviés, vous et moi, voire attendus. Gibson réussit ainsi à créer un équilibre où, et ce malgré son apparente spécificité charnelle, la personne qui plane dans l’espace pictural est quelque peu désincarnée, moins créature en chair et en sang qu’être mythique qu’on brûlerait d’aimer.

Tout cela pourrait être considéré comment allant de soi et de l’ordre de l’évident lorsque la ‘forme humaine” est présente. Il va de soi que tout travail figuratif peut comporter une dose de »magnétisme» surtout quand il s’agit d’un être humain attrayant, et ceci n’en est pas moins vrai dans le travail de Gibson. Je voudrais donc en terminer en soulignant la chose suivante. Le même magnétisme émane de chacune des peintures de Gibson. Le corps humain y est une présence implicite, bien que très souvent sa représentation spécifique soit absente. Ce qui y est constamment présent, c’est cette impression d’une « invitation’ à entrer dans un monde particulier et personnel. Peut-être s’agit-il de tous nos mondes, réunis en un. Pour moi, c’est Edgar Degas qui nous a parlé de la forme extérieure et palpable des choses, des apparences habilement mêlées aux coups de pinceau de l’artiste. David Gibson nous fait entrer complètement dans les espaces que toute forme doit contenir. Forcément, implicitement, et avec insistance. Comme les traits avec lesquels il nous fait remonter à la surface.

Bob Tyson
Milan, Italy 2005
(traductrice, Anne Francey)

 

...Au-delà d'une étude de la morphologie spatiale, fruit d'une observation assidue et perspicace qui rappel certains dessins de Giacometti, Gibson capture bien autre chose que la matérialité de ces lieux. C'est peut-étre dû au fait qu'il les connaît si bien qu'il parvient à prendre appui sur eux pour atteindre ainsi une toute autre dimension.

La texture du pastel occupe ces lieux au point de déborder des fissures de leurs planchers et des imperfections de leurs murs en un nombre infini de teintes. De même, toute la rigidité de l'espace s'annule par le mouvement vigoureux du trait et par un jeu habile d'obliques que l'artiste agence et articule jusqu'à ce qu'on se sente faire partie intégrante du tableau. L'exploitation d'une multitude de percées et de mises en abyme (tableau dans le tableau) fait en sorte que malgré l'apparent huis-clos, notre regard prend toujours la fuite vers, d'autres lieux ou même, dans la réflexion de celui représenté devant lequel on se trouve.

Archéologue de la lumière et des empreintes de l'existence, David Gibson pousse les potentialités de l'esquisse au-delà de toute attente. Ses tableaux sont habités par un << je ne sais quoi >> qui intrigue et qui remet en question la supposée vacuité de l'espace...

Rémi Turgeon
Montreal, 2002

 

Monsieur Gibson est un dessinateur accompli. Il pense en termes de lignes. Ce qu’il fait, ce sont des toits, des paysages, des paysages urbains. De vieux bâtiments et leurs murs, les différentes choses qu’on trouve sur les toits, les diagonales des escaliers de secours, et autres. Absolument, vous avez déjà vu toutes ces choses, et vous en avez vu beaucoup. Mais ce que Monsieur Gibson célèbre, c’est cet incroyable sens de la ligne- encore et toujours. Certes, ses dessins sont tout à fait typiques, mais ce sont de superbes dessins, et il leur insuffle un quelque chose de différent, passionné qu’il est des fonctions similaires de la ligne et de la lumière.

L’une des remarques les plus superbement honnêtes que j’aie jamais lue dans un commentaire d’artiste se trouve là, dans un texte écrit par M. Gibson et qui accompagne son exposition : « Au début, ces dessins sont venus du désir que j’avais d’un autre paysage facilement accessible…(En d’autres mots, le sujet était là, et il les a pris, ce qui est bien) »… puis ils se sont développés en un examen du sujet : la beauté de la couleur et la lumière changeantes dans ce paysage urbain qui s’effrite… Plus je les poursuivais, plus je devenais obsédé par le ciel qui changeait constamment, par les bâtiments majestueux mais délabrés, les tours d’eau, les structures d’une autre époque qui se dressaient dans la brume épaisse, et sous les immenses cieux d’hiver. J’ai donc approché ce sujet avec des sentiments pour le moins mitigés, mais j’ai fini par adorer. » Le résultat de cette combinaison de persistance, de pensée et d’effort se trouve dans ces œuvres. Et quelle superbe manière de parler de son travail, honnête pour changer !

Ce qu’il dit dans ce texte,  c’est qu’il a choisi le sujet de son travail de manière arbitraire. Le sujet était là. Graduellement, il a découvert que ce sujet pouvait avoir un sens et pouvait être une extension de lui-même. David Gibson a accepté son talent, et il ne torture pas ce talent comme tant de gens doués le font. Il ne le cache pas ni ne l’enrobe et l’alourdit de suffisances intellectuelles et d’effets étudiés comme pour nous empêcher de dire : « Dommage, c’est un superbe dessinateur, mais son travail est vide de contenu’ . Et il est bien souvent vrai que les prouesses techniques ne valent rien, car l’art ne se mesure pas aux compétences techniques. La facilité technique doit être transformée par une vision qui soit séparée de cette facilité à faire et qui parfois la rende inutile, d’autres fois l’amplifie, et d’autres fois encore permette à cette même facilité d’exister. En art, l’habileté a moins d’importance que les gens ne le pensent.  Monsieur Gibson a accepté son talent, et en l’acceptant sans artifice et sans le torturer, il l’a utilisé comme moyen de chercher un sujet possible, et c’est ainsi que la poursuite de ce sujet donne sens à ce travail.

Vous remarquerez avec quelle aise il décrit dans son texte ce que j’ai essayé de dire. Il sépare son art de sa volonté et de son intention. Et Dieu merci, il est assez honnête pour le faire. Il fait mentir son talent en le transcendant. Et en lui permettant d'être le véhicule qui l’aide à poursuivre la vie d’un sujet qu’il n’avait pas identifié au début, ni reconnu. C’est une immense et superbe concession que celle qu’il donne à voir dans son œuvre. La plupart des dessins de ce genre, avec leur traitement de la lumière et leur propos sur la couleur, sont du n’importe quoi, mais sous la main de Gibson, ce n’est pas le cas. Son travail est honnête et vrai, et il ira quelque part.

Harry Bouras, W.F.M.T. (radio)
Chicago, 1989